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Le texte ci-dessous a été
écrit par Monsieur Marcel BONNET et
édité dans le "PROGRAMME DE L'AMITIE
LAÏQUE" en 1978. Ce Saint-Remois de souche, en
quelques sortes "la mémoire du village", m'a
très gentiment fait parvenir ce texte fort
bien écrit et rempli d'anecdotes
irrésistibles. Je vous le fais donc
découvrir ici car il apporte de très
intéressantes informations sur une
période importante de la vie de Charles
Gounod.
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Le séjour de Charles
Gounod à Saint-Remy-de-Provence
de Mars à Mai 1863
MONSIEUR ILTIS
En 1863, l'organiste de Saint-Remy est un jeune Alsacien,
originaire d'Oberbrück (Bas-Rhin): Gervais-Protais
Iltis. (Nous ne savons guère comment il vint ici,
mais nous pouvons noter qu'un autre Alsacien l'avait
précédé à son poste:
Thiébaud Spenlé - celui-là même
qui, en 1842, eut la faveur d'inaugurer le bel orgue
romantique dont le docteur Louis Mercurin venait de doter la
paroisse, et qu'on devait au facteur
montpéliérain Moitessier).
Les Saint-Remois ont beaucoup de considération pour
leur organiste qu'ils n'appellent que Monsieur Iltis - cela
seul prouvant sa notabilité, bien que sa condition
soit modeste. Mais il incarne la musique sacrée, et
son titre ronflant de « maître de chapelle »
le range parmi l'élite du pays. Si Monsieur Iltis
subsiste grâce à la musique, c'est surtout pour
elle qu'il vit, comblé d'avoir à sa
disposition un instrument que beaucoup de ses
confrères de villes plus importantes lui envieraient,
et sur lequel il aime à jouer de la musique des
maîtres, et elle seule: ce que l'un de ses
curés constatera avec satisfaction même si,
durant l'office, il encourt le risque d'être induit...
en distraction ! ...
Saint-Remy possède un chÏur paroissial uniquement
composé de dames et de jeunes filles: Monsieur Iltis,
qui le conduit, en est donc le seul élément
masculin - car la morale ne saurait admettre le
mélange des sexes, surtout au lutrin... Par contre,
seuls les hommes se regroupent au sein de l'Echo des
Alpines, orphéon créé en 1860 -
l'année même où Monsieur Iltis est
arrivé ici. Et c'est encore lui qui en assume la
direction avec brio, car la bannière de notre
phalange est abondamment garnie de médailles
remportées dans les concours régionaux qui
font fureur sous le Second Empire. Monsieur Iltis, tous ses
devoirs accomplis, trouve le temps de donner des
leçons de piano dans quelques bonnes maisons du pays
et même, enfin libéré de toutes
obligations, il a encore le loisir de composer, pour se
délasser, de la musique dite légère,
comme cette Polka des Oiseaux qui a eu les honneurs de
l'impression et qui, sur les pupitres saint-remois, a
achevé de consacrer la réputation fort
enviable de Monsieur Iltis.
Ajoutons à cela que Monsieur Iltis est admis au
Cercle, comme au Grand Café, parmi les bourgeois
grands lecteurs de feuilletons littéraires et
musicaux, et qu'il fréquente assidument la petite
sphère d'amateurs de beaux-arts et de belles-lettres
que Saint-Remy compte en son sein. Il a même
lié connaissance avec le jeune poète voisin
Frédéric Mistral, à qui il va devoir la
plus grande joie et le plus grand honneur de sa vie paisible
- qui ne s'achèvera qu'en 1901 à
Bagnols-sur-Cèze. Le 20 mars 1863, en effet, Mistral
écrit à Monsieur Iltis pour lui annoncer la
plus stupéfiante des nouvelles: sous le sceau du
secret, il le charge de pourvoir à l'installation,
à Saint-Remy même, de l'un des maîtres de
la musique contemporaine: Charles Gounod.

CHARLES GOUNOD (1818-1893).
A cette époque, Charles Gounod n'a pas encore
acquis cette gloire qui, survenant plus tard, couronnera et
son Ïuvre et son nom. Il est surtout connu des
initiés pour sa musique d'inspiration religieuse: ses
messes et ses oratorios lui ont acquis une renommée
certaine. Jusqu'en 1848, il s'adonne uniquement à ce
genre qui convient parfaitement a sa nature croyante,
presque mystique, et dont un critique sévère a
pu dire - longtemps après lui - qu'elle eut
l'inconvénient de favoriser l'épanouissement
de ses défauts à l'encontre de ses meilleures
qualités (P. Landormy), ce qui, précise-t-il,
l'a rendu plus pompeux et plus théâtral
à l'église qu'il ne le deviendra jamais au
théâtre... Du moins le théâtre
conviendra-t-il mieux à un autre aspect de sa nature,
sensible et même sensuelle, ce qui ne manquera pas de
provoquer en lui une sorte de dualité
pagano-chrétienne qui le tourmentera si fort que,
lors du séjour que Gounod fera en 1839 à la
Villa Médicis, après qu'il ait remporté
le Premier grand prix de Rome de musique, on le verra, un
temps, porter la soutane...
Mais l'inspiration profane finira par l'emporter, et le
premier opéra que Gounod compose, en 1851, est
précisément celui de la voluptueuse Sapho -
qui sera, du reste, assez mal accueilli. Comme le seront
encore, en 1854, La Nonne sanglante et, en 1858, Le
Médecin malgré lui. En 1859, il donne ce que
l'on considère comme son chef-d'oeuvre: Faust. C'est
l'insuccès, car ni le public, ni la critique, ne lui
sont favorables. Suivront Philémon et Baucis (1860)
et La Reine de Saba (1862): l'Empereur lui-même et sa
Cour ayant boudé cette dernière Ïuvre, le
parterre et la presse consacrent l'échec. Ce sont
autant d'épreuves pour le musicien, fortement
marqué, profondément touché -
même si sa Méditation sur le Premier
Prélude de Bach (1853), dont le célèbre
Ave Maria est resté populaire, et sa Messe de
Sainte-Cécile (1855) ont forcé l'estime. Et ce
sont deux Ïuvres que Monsieur Iltis, fort au courant de la
production musicale de son temps, apprécie justement
en bon connaisseur. Ce qui explique que sa joie puisse
égaler sa surprise au moment où Mistral lui
apprend la venue à Saint-Remy de l'un de ses
compositeurs préférés...

MIREILLE.
Bien que ses déboires l'aient affecté,
Gounod ne se tient pas pour battu. Il décide d'abord
de se reposer et, en 1862, il est à Baden-Baden
où, désireux de préparer sa revanche,
il songe à un nouvel opéra: le thème de
Mignon l'attire d'abord, mais il abandonne ce projet, que
reprendra ultérieurement Ambroise Thomas, pour en
tirer un si brillant parti... La raison de cet abandon ?
C'est que Gounod vient de découvrir un poème
provençal paru en 1859: Mirèio. Il en est
littéralement subjugué, enthousiasmé
et... rasséréné: au plus profond de la
crise qu'il traverse, voici ce qu'il attendait: un chant
d'amour et de paix, une idylle pastorale si hautement
exprimée. Il écrit a Mistral qui, on s'en
doute, accepte aussitôt: son poème lui a valu,
avec Ia consécration académique, la gloire.
Elle lui vaudra celle du grand public grâce à
l'opéra qui, alors, jouait le rôle actuel du
cinéma ou de la télévision - toutes
proportions et nuances observées - pour la
propagation d'une Ïuvre. Michel Carré est rapidement
chargé d'écrire un livret - ce pâle
livret si contesté, mais qui n'est qu'un livret - et
que Gounod accepte. Il ne lui reste plus qu'à se
plonger dans l'atmosphère la plus propice à
une heureuse conception. Chose curieuse, c'est d'abord
à l'Italie qu'il songe pour y chercher une ambiance.
Mais où s'en pénétrera-t-il mieux qu'en
Provence ? Il décide donc d'accomplir un
véritable Pèlerinage aux sources, aux sources
mêmes du poème mistralien, païen autant
que chrétien (ce qu'il ressent mieux que quiconque,
de tout son être composite), ce poème que le
censeur littéraire de l'archevêché
d'Avignon vient de juger si sévèrement en
exprimant à son endroit de si fortes
réserves...
Le voyage en Provence est donc décidé.
Mistral, qui exulte à cette nouvelle, écrit
à Charles Gounod le 25 février 1863: « le
suis ravi que ma fillette vous ait plu, et vous ne l'avez
vue que dans mes vers. Mais venez à Arles, à
Avignon, à Saint-Remy, venez la voir le dimanche
quand elle sort des vêpres, et devant cette
beauté, cette lumière et cette grâce,
vous comprendrez combien il est facile et charmant de
cueillir par ici des pages poétiques. Cela veut dire,
Maître, que la Provence et moi vous attendons...
»
Le 8 mars Gounod est à Marseille où, trois
jours plus tard, il dirige une représentation de
Faust, qui fait grand bruit. Le lendemain, il est à
Maillane où il lit à Mistral le libretto:
comme un enfant, Mistral pleure de joie!
L'après&emdash;midi, et à pied, il conduit son
hôte à Saint-Remy pour y admirer les Antiques
et les Alpilles qui produisent sur le musicien une
très forte impression. Le soir, ils dînent et
couchent a Saint-Remy, non sans avoir rendu, entretemps,
visite à ce bon Monsieur Iltis, qui les conduit chez
lui, car il dispose d'un piano. Là, Charles Gounod,
qui a déjà écrit quelques pages, se met
au clavier, joue et chante - car il a une fort belle voix.
Dehors, il pleut (c'est comme nous disons, une de ces raisso
dont mars est prodigue). Mais qui s'en soucie, dans la
petite pièce où il fait si bon, et
illuminée bien autrement que par la faible lueur des
bougies ?... Retenons la date si nous ignorons le lieu:
jeudi 12 mars 1863. Et songeons a l'humble organiste de
Saint-Remy qui, assis à côté de celui
qui sera l'un des grands poètes du siècle,
écoute, chez lui, joué sur son piano de
professeur de village, celui qui sera l'un des plus grands
musiciens du siècle interpréter la
première version de La chanson de Magali, l'air
d'Andreloun le berger et La chanson de la sorcière
Taven.
Gounod tient absolument à découvrir sans
tarder, en rapides étapes, les lieux mêmes
où se déroule l'action de Mireille: le 13
mars, il est aux Baux, où le cafetier Cornille lui
sert de guide ; le 16, il est à Arles ; le 17,
à nouveau aux Baux - qui l'ont frappé - et
où il visite le Val d'Enfer. Le 18, retour a
Maillane: c'est ce jour-là qu'est fixé
l'endroit où le musicien se fixera. Ce dernier
eût aimé la maison même de Mistral,
à Maillane - la Maison du Lézard - mais il n'y
faut point songer, la vieille maman Mistral n'étant
pas en état de recevoir un hôte. Et Gounod le
déplore. Il faut donc s'attacher à trouver un
lieu peu éloigné de Maillane, offrant des
commodités pratiques et plus de facilités de
relation avec les Baux, Arles, et, surtout, les Saintes - ce
bout du monde à l'époque (Gounod y sera les 19
et 20 mars, et s'y sentira bouleversé). Le choix est
vite fait: il porte sur Saint-Remy. Et c'est ce 20 mars, on
l'a vu, que Mistral l'écrit en confidence à
Monsieur Iltis.

L'HOTELLERIE DE VILLE-VERTE.
Saint-Remy est alors un berceau de verdure et un havre de
paix. La principale place, la place d'Armes, est
ombragée comme un parc; les ormeaux du Cours forment
des arceaux de branchages que, vingt-cinq ans plus tard,
Edmond de Goncourt comparera à des « nefs
gothiques », peu avant que Van Gogh ne s'en inspire.
Les divers hôtels - on dit plus volontiers auberges -
que compte la ville, bien que tous situés en bordure
d'agglomération, sont tous des sites campagnards.
Mais ceux du Cheval-Blanc et de la Graille sont encore des
« logis à pied et à cheval », relais
de poste, de diligences ou de roulage, très
fréquentés et trop bruyants. Plus petite,
l'hôtellerie de Ville-Verte, est aussi plus calme.
Contiguë à la place d'Armes, qui n'est
séparée de la pleine campagne que par la
rangée d'immeubles dite lis oustau de Moussu Mercurin
(ce docteur qui les fit construire sous la Restauration et
qui donna les orgues), elle possède une cour
interieure qu'un mur à peine sépare des
premiers champs de la Combette. C'est là, du reste,
que Monsieur Iltis prend ses repas: il en est même le
seul pensionnaire attitré. C'est donc là qu'il
réservera, au deuxième étage, touchant
au café Henri IV et portant le N° 6, une chambre
dont Gounod lui-même dira qu'elle est « propre,
blanche, très claire », et qui fait face
à l'église.
Ville-Verte - en provençal Vilo-Verdo, nom
dérivé d'un très ancien toponyme local
la Villa viridis, le domaine rural ou le grand verger
d'arbre fruitiers - Ville-Verte, toujours parée de
verdure, est tenue par Jean-Baptiste Rousset et son
épouse, Marguerite Pellissier que, selon l'usage
provençal voulant que la fille aînée
porte, féminisé, le nom de famille, chacun
n'appelle que Pelissiero; Monsieur Iltis leur recommande la
plus grande discrétion: il importe que leur
hôte soit protégé par un incognito
absolu. C'est donc avec autant de déférence
que de discrétion qu'ils accueillent ce monsieur de
Paris, si aimable et si distingué, qui se montre
satisfait de leur réception. Si bien qu'à
peine installé il va écrire à son
épouse restée dans la capitale: « Ma
maîtresse de maison a l'air d'une excellente femme, et
fait tout ce qu'elle peut pour que je sois content. Elle a
eu quinze enfants, elle sait ce qu'est la sollicitude ; elle
en a perdu quatorze, elle sait ce que c'est que le chagrin
».
Ce quinzième enfant, seul survivant de la
nichée, ce cago-nis de 7 ans (il se trouve que Gounod
a un fils du même âge, jean, et cela le
rapproche plus encore de ses hôtes), nous sommes
nombreux à l'avoir connu en sa longue et verte
vieillesse, puisqu'il n'est décédé
qu'en 1949, âgé de 93 ans: c'était Henry
Rousset, le Père Rousset de l'Abattoir, comme nous
l'appelions (car son fils, joseph, fut concierge de cet
établissement), et auquel l'auteur de ces lignes est
redevable de plus d'un détail ici consigné...

MONSIEUR PEPIN.
Accueilli par Monsieur Iltis, Charles Gounod s'installe
à Ville-Verte le lundi 23 mars 1863, à trois
heures de l'après-midi, par un temps merveilleux. Il
s'y fait inscrire sous le nom de Monsieur Pépin, et
la qualité de peintre, venant faire à
Saint-Remy la maquette des décors d'un opéra
tiré de Mirèio (il faudra bien expliquer, par
la suite, les fréquentes visites de Mistral). Mais
comme il a donné son vrai prénom, Pelissiero,
bientôt, ne l'appellera que Monsieur Charles (et c'est
toujours de Monsieur Charles, que quatre-vingt trois ans
plus tard parlera le père Rousset). En un premier
temps, la consigne du silence est fort bien observée:
mais, à cette époque, installez-vous, «
étranger » de Paris, parlant français et
donc « pointu », dans une auberge de Saint-Remy,
et allez empêcher que tout le pays ne soit au courant
de votre arrivée! Surtout si vous êtes assez
original pour vous faire livrer, par un voiturier de
Nîmes, un piano que, dès le 25 mars, on
montera, non sans peine, au deuxième étage de
Ville-Verte: quelle fantaisie, quand on est peintre, se
faire installer un pareil instrument dans une chambre! ...
Les bourgeois du Cercle légitimiste Henri IV (voisin
de Ville-Verte), sont tout autant intrigués que leurs
homologues du Grand Café Michel, à la
Trinité, qui eux, sont des libéraux. Pour une
fois ils pensent en commun: quel personnage est-ce donc la,
« marquant si bien », mais si peu loquace ? A tel
point que l'un d'eux lance un mot d'esprit qui fera fortune
dans les annales locales: « Ce Pépin... c'est
Pépin-le-Bref !... »
Tout Saint-Remy remarque les fréquentes venues de
Mistral, les longues promenades que Monsieur Pépin
fait avec lui, ou bien avec Monsieur Iltis, avec lequel il
arpente la place d'Armes ou fait le tour du Cours comme tout
bon Saint-Remois qui se respecte. La curiosité
grandissant, et la malignité publique aidant, le
secret n'est bientôt plus que celui de Polichinelle.
Moins de huit jours plus tard, chacun, ici, connaît
Charles Gounod: mais tous respectent cette
tranquillité et cette sécurité
auxquelles on a su qu'il aspire, dans une attitude
générale parfaitement digne et
discrète, quoique chaleureuse, et que le musicien
apprécie fort.

GOUNOD ET SAINT-REMY.
Gounod se plaît infiniment dans sa chambre. Les
conditions de la pension sont à ce point avantageuses
qu'il écrit à son ami Georges Bizet voulant
travailler en paix à l'une de ses Ïuvres: on vit ici
pour rien ! (Mais Bizet ne viendra pas). De sa fenêtre
largement ouverte, tout en fumant comme il a coutume de le
faire, une longue pipe de terre, le musicien aime à
contempler longuement le paysage qui s'offre a lui, avant
que de passer à son clavier ou à son carnet
pour noter les inspirations ou les impressions de la
journée qui s'achève. Il écrit à
sa femme, née Anna Zimermann: « Me voilà
installé ... Je suis tout à MIREILLE: je suis
très bien ici pour ma pensée ... Ma vue est
splendide: il n'y a personne dans la maison, et je passerais
là ma vie si j'y avais ceux que j'aime... Ma
fenêtre est ouverte ; le ciel est d'un azur: je
n'entends qu'un roucoulement de pigeons dans la cour; au
reste, le silence du cloître. Six semaines de ce
recueillement-là et MIREILLE est dans le sac. Ce lieu
est beau et pur comme l'Italie: c'est l'Italie de la France,
et j'ai bien fait de m'y fixer ». Chaque jour, il fait
une longue promenade dans la campagne, « MIREILLE en
poche et album en main », car non seulement il note les
motifs qu'il a trouvés, mais encore ses impressions,
qu'il développera dans la lettre adressée
quotidiennement à son épouse, et il fait aussi
des croquis, car c'est un dessinateur habile. Il fait
même des portraits: celui de Pelissiero, entre autres,
et celui de Madame Galleron, son aimable et belle voisine,
qui tient le café Henri-IV, et l'y accueille si bien.
De façon aussi gentille l'accueille Madame
Benoît, la buraliste, dont il est le fidèle
client: c'est chez elle, près de l'église,
qu'il achète ces petits cigares dont il est friand.
Seuls les bourgeois en prennent de semblables, et cela
augmente la considération dont il est l'objet de la
part des autres clients. Monsieur Benoît est-il
souffrant ? Voilà Gounod qui repasse au débit
de tabac, spécialement pour s'enquérir de ses
nouvelles...
Partout où on le rencontre, on le salue,
cérémonieusement ou gracieusement Gounod est
sensible à cette politesse provençale, il note
sur son carnet qu'il est heureux, ravi de se trouver dans
cet Eden parfumé...
On le voit très souvent à l'église,
soit qu'il aille aux offices, soit qu'il monte aux orgues,
improviser, ou assister Monsieur Iltis dans ses
répétitions de la chorale en vue des proches
solennités pascales. Les choristes aiment ce qu'il
leur fait chanter, comme ce cantique de saint Gens, si
populaire, que nos grands-mères savaient par cÏur (A
l'ounour de sant Gènt - canten toutis ensèn
... ), mais qu'il a harmonisé, transposé
majestueusement, en quelque sorte sublimisé, pour en
faire le douloureux cantique des habitants des Saintes
accourus auprès de Mireille mourante: « Vous qui
du haut des cieux... ». C'est de Louise Mauron, l'une
des Maurouneto, que certains d'entre nous ont connue,
puisqu'elle n'est morte qu'en 1943, presque centenaire, que
nous tenons l'anecdote ; en 1863, elle avait 17 ans, et
faisait partie de la chorale paroissiale... Au déclin
de sa vie, avec sa petite voix chevrotante, nous
l'entendions encore chanter avec émotion ce qu'elle
avait appris de Gounod lui-même! ...
Et Louise Mauron rapportait avoir vu, lors des offices de la
Semaine sainte, Charles Gounod défiler, cierge en
main, avec les Fabriciens, et l'avoir entendu, le dimanche
de Pâques, à la messe comme aux vêpres,
tenir les orgues - ce dont les journaux du temps ont, du
reste, parlé... Comme elle, le Père Rousset a
parlé de la bonté, de la simplicité du
Maître qui, se souvenant de son fils âgé
du même âge, apprenait au garçonnet de
Ville-Verte, au moyen de l'une de ses longues pipes de terre
qui ont frappé les contemporains, à faire des
bulles de savon à partir d'un tian que
Pellissière, serviable, leur apportait en
souriant...
Les Mistral (de la Fabrique) - cousins du Maillanais - ont
conservé dans leur tradition de famille une anecdote
concernant Gounod, allongé au bord du Réal,
sur un tapis de violettes... Ce fut peut-être ce jeudi
26 mars où lui-même a noté, dès
huit heures du matin, sur son carnet de route: «
Matinée ravissante. Concert d'oiseaux. Violettes. Je
m'asseois au bord d'un ruisseau... Clarté,
transparence des eaux: les écorces des arbustes et le
cristal du ruisseau tapissé de verdure ». Ce fut
ce matin-là, en tout cas, qu'il trouve Heureux petit
berger...
Mais ce sont surtout les Alpilles qui attirent Gounod, il a
laissé, par exemple, un dessin des carrières
que, chose curieuse, Van Gogh refera un quart de
siècle plus tard, et que Bonaventure Laurens avait
traité vingt ans avant Gounod... Il décrira
amoureusement nos collines à sa femme, s'extasiant
sur les teintes douces et variées qu'elles prennent
suivant les effets successifs de la lumière, en
contraste parfois saisissants. Il s'assied sur le pliant
qu'il porte toujours avec lui, dans le Vallon de Gros, qu'il
dessine - et, que, autre coïncidence, Van Gogh
dessinera lui aussi: c'est l'actuel Vallon qui ferme le
Barrage (édifié en 1891). Mais son endroit de
prédilection, c'est le Vallon de Saint-Clerg, car il
y vient presque chaque jour. Le 30 mars, il note: Silence
adorable ; l'ombre des pins; les milliers de violettes. Je
reste là, près de trois heures, à
rêver, à écouter le bruit des insectes,
et à travailler ». Et c'est au chÏur des
Moissonneurs qu'il travaille ce jour-là. Plus d'une
fois il vantera à Madame Gounod les charmes du
vallon: « Il y a tout près, à vingt
minutes de Saint-Remy, dans la montagne, la plus belle
vallée qu'on puisse voir: c'est de la pure Italie ;
c'est même grec. Le temps a été superbe
, le soleil a coloré de ses plus belles teintes la
campagne et les montagnes qui en bornent l'horizon;
c'était pur comme MIREILLE ».
Si bien que, lorsque, quelques mois plus tard, il aura
regagné Paris, il ne cessera de penser à cet
heureux séjour: « Si le beau vallon de
Saint-Clergue était quelqu'un, dites-lui que le lui
écrirais », mandera-t-il à Mistral le 26
octobre 1863. Et le 26 juillet précédent, il
aura écrit à Monsieur Iltis: « Ah! le
joli endroit, le délicieux coin de nature que ce
petit pays que les touristes n'ont point encore
contaminé de leur présence. J'ai vécu
là-bas près de deux mois, juste le temps qu'il
m'a fallu pour écrire MIREILLE... J'étais
littéralement grisé de joie ; les motifs me
venaîent à l'esprit comme des vols de
papillons, je n'avais qu'à étendre les bras
pour les attraper. Combien j'ai de bonheur à me
rappeler tout cela ! Il me faudrait vous écrire un
volume pour ne rien oublier des délicieux souvenirs
qui sont le nid de ma fidèle amitié pour vous.
Rien n'est sorti de ma mémoire, entendez-vous ? Rien
! parce que tout est là dans le cÏur, et que
là rien ne meurt... J'ai en moi, lorsque je pense
à vous, à Saint-Remy, à notre existence
là-bas, j'ai en moi comme une photographie vivante
d'un Paradis enchanteur... Vous souvenez-vous de ces heures
de délicieuse flânerie, pendant lesquelles on a
l'air de ne rien faire, et où l'on fait tant de
choses, dont la première est d'être heureux?
»
Mistral, quant à lui, recevra cette autre confidence,
datée du 8 juillet 1863: « Que n'y suis-je
encore, dans ce Paradis de la Provence qui a
été un véritable ciel pour moi?... Je
ne sais si le vallon de Saint-Clergue me regrette un peu, et
si, dans cette âme de la nature que je cherche et que
vous possédez, il y a quelque chose qui se souvienne
de moi; mais je sais que j'y envoie de gros soupirs et que
j'y ai laissé quelques-unes des plus douces heures et
des plus délicieuses émotions de ma vie
».

LE BANQUET D'ADIEU.
Gounod est installé à Ville-Verte depuis un
bon mois, lorsque sa femme et son fils viennent le
rejoindre: c'est le 30 avril. Madame Gounod occupera une
chambre voisine de celle de son mari - quant au petit Jean
et à la bonne qui veille sur lui, on leur en
réserve une troisième au même
étage et sur le même alignement. Quel bonheur
pour eux tous pour ces retrouvailles! Il semble que ce soit
fête: Pelissiero a garni toute la maison de bouquets
d'aubépine fleurie, qui embaument. Il y a une telle
« exubérance de floraison » dans la
campagne, que Gounod et Monsieur Iltis en rapportent des
brassées, en plusieurs allées-et-venues, ce
qui intrigue fort les paysans et les voisins: ah ! vraiment
il faut ne pas être d'ici pour utiliser ces «
agranas », formant partout des haies sauvages, en guise
de décoration florale! ...
Jean Gounod est ravi de trouver un compagnon de jeux, bien
que les premiers contacts soient difficiles entre lui et le
petit Henry Rousset qui ne parle que provençal. Mais
l'enfance a ses secrets et ses connivences. Et bientôt
ils seront inséparables. Pendant que la bonne - ou
Pelissiero - surveillent leurs ébats, Gounod et sa
femme visitent le pays et ses alentours: elle tient à
découvrir chaque coin dont les charmes lui ont
été tant vantés... Le couple fait le
rituel tour du Cours, va à la messe - que ces
toilettes parisiennes sont étranges ! Les très
rares bourgeoises du cru qui ne portent pas le costume
arlésien ne sont pas les moins admiratives. Les
toilettes de Madame Gounod font sensation. Mais on
s'interroge sur les mÏurs parisiennes: Monsieur Gounod, si
distingué, et si pieux, ne conduit-il pas sa femme au
café ? On est fort surpris, ici, où un homme
n'accepterait d'être accompagné par sa femme en
un tel lieu que le jour de la fête votive ou le soir
du feu d'artifice: le reste du temps, ce serait pour le
moins inconvenant... Mais Madame Gounod assistera aussi - et
cela s'est-il jamais vu ? &emdash;au banquet offert par la
Ville à son époux - un banquet d'hommes,
évidemment...

LE BANQUET.
Car lorsque Gounod annonce son départ, on lui fait
savoir qu'un banquet officiel sera servi en son honneur,
sous la présidence de Frédéric Mistral.
Le docteur Casimir Blain, maire, ses adjoints Cyprien
Gautier et Isidore Blanc, le juge de paix M. de Raismes, le
poète Marius Girard, l'érudit Adolphe Michel -
qui a traduit en provençal le livret de
l'opéra - et quelques autres notabilités
saint-remoises, sont de la partie: vit-on jamais autant de
redingotes et de chapeaux hauts-de-forme à un repas
servi à Ville-Verte ?... Nous sommes le jeudi 26 mai
1863: il est huit heures du soir. Pelissiero s'est
surpassée dans la confection du menu. Monsieur Iltis
y goûte, bien entendu, en compagnie de deux autres
Alsaciens de passage. Les toasts sont aussi nombreux que les
plats servis. Après celui du Maire, alors que le
champagne pétille dans les coupes, Mistral se
lève et prononce le «brinde». dont nous
donnons la traduction: « Il va donc partir, messieurs,
le maître musicien - qui vint prendre avec nous le
soleil un matin ! Le vallon de Saint-Clerg est tout triste:
hélas ! - fauvettes et grillons le consoleront peu -
des accords tout nouveaux qu'il entendait bruire. - En
l'honneur de Gounod, amis, portons un toast, - pour que Dieu
longuement le maintienne au missel ! Harmonieusement que
chaque verre tinte - en l'honneur de Gounod le musicien
limpide - qui, si loin, fait tinter les murmures de Provence
! »
Le banquet terminé, tout le monde se rend au
siège de l'Echo des Alpines, installé dans
l'ancien hôtel des Tourrel d'Almeran-Maillane, et sis
dans la rue de la Place (actuellement rue Carnot),
où, dans la grande salle du premier étage,
l'assistance prend place pour avoir la primeur de cette
Mireille saint-remoise. Mais écoutons Marius Girard,
témoin de la scène: « Là, à
la clarté de la lampe qui servait à nos
répétitions, (le maître) s'assit sur une
chaise boiteuse et vermoulue, devant un harmonium poussif
aux touches jaunâtres et usées. Nous
fîmes cercle autour de lui, et de sa jolie voix de
baryton, pas très forte mais bien timbrée,
Gounod nous déflora sa partition. Il nous chanta: le
chÏur des « Magnanarelles », celui des «
Moissonneurs », le morceau d'Ourias: « Si les
filles d'Arles sont belles » ; le duo de « Magali
», la chanson d' « Andreloun » ; le
récitatif de Maître Ramon: « Le chef de
famille autrefois ». Nous étions ravis, nous
écoutions dans un silence religieux. Gounod chantait
bien et ce qu'il chantait nous allait droit au cÏur...
»
On imagine l'émotion de tous ceux qui viennent
d'assister à cette étrange «
première », y compris celle du musicien qui va
se séparer de tous ceux qui sont là comme pour
lui exprimer les sentiments de toute la population. Pour les
en remercier, Gounod ne leur fait pas de discours: quelle
meilleure interprète que sa musique ? Mais, comme
s'il voulait donner plus de sens à son « Au
revoir » et mieux tempérer son profond
sentiment, il se met une dernière fois au vieil
harmonium des orphéonistes saintremois et... mais
écoutons encore Marius Girard: « Gounod nous
chanta, avant de nous séparer, la chanson fameuse de
Bérenger « Mon vieil habit » dont il avait
écrit la musique depuis peu. Jamais ! non jamais!
nulle part, en aucun lieu, dans aucun concert, je n'ai
entendu interpréter, souligner, mettre ainsi en
lumière toutes les délicates nuances de cette
adorable chanson. Toutes les fois qu'arrivait le refrain:
« Mon vieil habit ne nous séparons pas ! »
nous avions des larmes dans les yeux ».

LA PARTITION SAINT-REMOISE.
C'est un peu comme une réunion de famille, toute
simple, que prend fin le banquet. Les Gounod en conserveront
un souvenir attendri et, dès le retour en leur villa
de Saint-Cloud, le premier travail du Maître, le 2
juin 1863, sera d'écrire au Maire de Saint-Remy,
Casimir Blain: « A qui dois-je mon premier et mon plus
empressé souvenir si ce n'est à vous et
à tous ceux qui, comme vous, ont si
délicatement choyé et si chaleureusement
fêté mon séjour dans ce cher St-Remi qui
ne sortira plus ni de ma mémoire ni de mes affections
? Oui, vous m'êtes encore tous présents, et je
sens que c'est pour longtemps: je vois et j'évoque
souvent autour de moi tous ces bons et affectueux visages
dont la sympathie si vive a fait pour moi, oserai-je le
dire, autant de compatriotes et de frères, d'autant
d'inconnus qu'ils étaient auparavant! C'est
aujourd'hui, c'est loin de vous tous, que je me prends
à regretter le peu de temps que m'a donné mon
séjour dans votre pays enchanteur, et les trop
rapides instants passés au milieu de vous. Un accueil
aussi cordial, aussi plein d'élan et d'effusion, des
témoignages qui m'ont causé une si douce et si
profonde émotion, devaient avoir leurs épines
et je ne me trompais pas lorsque je vous disais que de tels
adieux me rendraient la séparation très dure
et le départ très douloureux. Aussi vous ai-je
envoyé de bien grosses larmes qui se seraient perdues
en route si elles n'étaient allées trouver
ceux qui me les faisaient répandre... Croyez bien,
tous, que je n'oublie personne... le me rappelle donc
à la mémoire de chacun, sans me livrer
à un détail nominal dont je serais
néanmoins en état de me tirer avec une
très grande précision en faisant le tour de
notre banquet d'adieux... Dites à tous que rien de ce
que j'ai reçu d'eux n'est perdu et que je regrette
que « Mireille » ne soit plus à faire, pour
pouvoir y mettre un peu de ce qu'ils m'ont donné...
»
Mireille, cependant, ne dispensera pas une grande
satisfaction à son auteur - l'accueil que le public
et la critique lui réserveront sera aussi froid que
celui qu'ils firent à ses Ïuvres
précédentes. La partition connaîtra
même de multiples avatars, causés surtout par
la cantatrice qui tient le rôle de Mireille, Mme
Miolan-Carvalho. La première représentation a
lieu au Théâtre-Lyrique le 19 mars 1864, en
présence de Mistral. Des cinq actes que comporte la
partition originale, que l'on peut qualifier de
saint-remoise, on n'en gardera que trois - ce qui
nécessitera la suppression de nombreuses et belles
pages musicales. Il faudra attendre 1939 pour qu'un
élève de Gounod, Henri Büsser, fasse
rejouer à l'Opéra-Comique cette version
première que nous pourrons entendre au
théâtre antique d'Arles, le 28 juin 1941, sous
la direction de Raynaldo Hahn...
La version remaniée - celle qui est toujours
représentée - fut donnée au vallon de
Saint-Clerg en 1913 puis en 1930, et aux Antiques en 1963.
Ce n'en furent pas moins de triomphales
représentations qui firent battre le coeur de
Saint-Remy qui reste reconnaissant à Charles Gounod
d'avoir lié son nom au sien dans une gloire qui, pour
être maintenant populaire, n'en est sans doute que de
meilleur aloi...
Marcel BONNET.
PROGRAMME DE L'AMITIE LAIQUE
1978
Imprimerie du Sud-Est - St-Remy
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