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devant les amis des "Rencontres du Lundi" du "Cercle des Amitiés internationales".
Parler de Charles Gounod alors que tant de personnes
éminentes ont déjà parlé de lui,
écrit sur sa vie et son oeuvre, ce n'est pas chose
simple, encore moins lorsqu'il revient à son
arrière petit-fils de le faire. Et pourtant, la
permanence de son succès, malgré les critiques
dont il pu faire l'objet, justifie que l'on se pose la
question: pourquoi ce succès? pourquoi cette faveur
du public, encore aujourd'hui? Dans mon enfance, j'entendais mon père
évoquer le jour ou Gounod "tomberait dans le domaine
public. Cette fin que je jugeais tragique, était pour
moi synonyme d'accident, d'abandon, de
déchéance, ne percevant pas alors qu'il
s'agissait simplement de droits d'auteur, de la limite des
retombées financières héritées
de la capacité créatrice de l'ancêtre !
Gounod est aujourd'hui "tombé" comme on dit, danÅ le
"domaine public" cette "décharge publique" où
les oeuvres d'art ne doivent plus rien à la
descendance de ceux qui les ont produites. Mais ce domaine
public l'a accueilli à bras ouverts et
découvre encore les nombreux aspects varie de sa
nature si riche et de son génie dont on aime dire
qu'il est "si français"! Évoquant rapidement Gounod on pourrait dire et ne
dire que ce que Vincent d'Indy a lui-même
écrit: "Gounod est l'inventeur du retard de la quinte
dans l'accord de septième dominante"! Ce serait
probablement déjà un titre de gloire
suffisant, mais que saurait-on d'Einstein si on se bornait
à rappeler que e=mc2. "Beaucoup de gens sans parti-pris, c'est à dire
qui ne sont pas musiciens, note Claude Debussy, se demandent
pourquoi l'Opéra s'obstine à jouer Faust? Il y
a à cela plusieurs raisons dont la meilleure est que
l'art de Gounod représente un moment de la
sensibilité française. Qu'on le veuille ou
non, ces choses là ne s'oublient pas..."
Puisqu'on m'a suggéré le thème:
autour de Gounod, je pense qu'il n'est pas inutile de
s'arrêter un moment sur quelques
événements du siècle dernier et de
prendre conscience de la contemporanéité de
quatre compositeurs qui ont marqué ce siècle:
Verdi, Wagner, Gounod et Offenbach, ainsi que de la richesse
exceptionnelle des vingt années qui vont de I850
à I870. Ceux qui les vécurent en furent-ils
conscients? VERDI: I8I3-I9OI Rigoletto 185I WAGNER: I8I3-I883 Tristan 1865 GOUNOD: I8I8-I893 Faust 1859 OFFENBACH: I8I9-I880 Orphée aux Enfers 1858 Oui, nous avons voulu associer Offenbach à ce
rappel, car celui qu'on a méchamment surnommé
: "le Mozart des boulevards" a marqué une
époque de sa verve de sa gaîté et de son
apparente insouciance. Sait-on que la belle
Hélène fut créée la même
année que Mireille? Paris qui ne songeait qu'à
s'amuser ne voulut pas de Mireille, même avec la fin
heureuse imposée à Gounod! De même,
Roméo et Juliette fut créé la
même année que la Grand-Duchesse de
Gérolstein. Aussi, à cette époque
où la légèreté et disons-le,
parfois le mauvais goût, aidaient à oublier les
grands problèmes de l'heure, Gounod ne plaisait pas,
était rejeté. "Gounod n'est pas
français mais belge; sa composition ne porte pas le
caractère des Écoles françaises ou
italiennes modernes, mais bien celui de l'Ecole allemande
dans laquelle il a été élevé et
s'est développé. La musique de ce Flamand est
germanique, et réellement elle est bien plus
allemande que celle du Berlinois Meyerbeer ou celle du
Francfortois Offenbach"! Gounod ainsi naturalisé
Flamand, sa musique n'en conquit pas moins l'Europe et
Gounod alla lui-même diriger Faust à Hambourg
et à Hanovre où il fut acclamé. Mais,
que se passait-il alors en Europe? Il est bon de s'en
souvenir: L'Angleterre construit son empire sous le règne de
Victoria, I837-I90I. Sur le plan musical, entre Purcell mort
en I695 et Britten né en I9I3, c'est le
désert, conséquence du fanatisme religieux de
Cromwell qui amena celui-ci à interdire la musique
dans les églises, ce qui expliquera l'accueil
enthousiaste fait à J. Haydn à Londres
à la fin du I8ème siècle. L'Italie travaille à son unité
réalisée entre I859 et I870 par Victor
Emmanuel II, Cavour, Mazzini et Garibaldi. C'est "Italia
fara da se" de I860. Toute l'oeuvre de Verdi sera
marqué par la lutte contre l'oppression et par
l'exaltation de la liberté: Les Vêpres
siciliennes, Don Carlos, Nabucco. La Prusse, en I866, bat les Autrichiens à Sadowa
et fonde la Confédération de l'Allemagne du
Nord, en attendant cinq ans après la création
de l'Empire allemand comprenant tous les états. Pendant ce temps, Richard Wagner,-c'est Gounod qui
parle-, réalise son rêve théâtral
avec la dramatisation de l'allégorie. Ses
personnages, écrit-il, sont bien moins des individus
réels que des symboles corporifiés. Aussi,
frappent-ils plus qu'ils n'émeuvent, tant on sent
qu'ils appartiennent au monde des symboles plus qu'à
celui des êtres. Au Nord, près de nous, la Belgique, en I830,
proclame son indépendance. Une représentation
de "La muette de Portici" d'Auber, mit le feu aux esprit la
révolution se termina par l'expulsion des
Hollandais. Enfin, en France, après la monarchie de Juillet
(I830-I848) et la 2ème République (I848-I852),
c'est le second Empire jusqu'en I870.
Eveil de la vocation
musicale. Revenons maintenant à Charles Gounod, et tout en
évitant de répéter ce que maint
bibliographe a déjà pu écrire, il
convient cependant de redire ici, en quelques mots ce que
fut son éveil à la vocation musicale. Gounod avait cinq ans quand son père mourut en
I823 à l'âge de 65 ans. Son père
était un peintre de talent, mais nonchalant. Sa
mère, douée pour le dessin autant que pour la
musique poursuivit les cours de dessin de son mari et se mit
à enseigner la musique pour élever ses deux
fils. Elle dut cependant vendre les tableaux, dessins,
estampes du cabinet de son mari: des Raphaël, Poussin,
Van Dyck, Rubens, Rembrandt, dont une tête de Christ
pour I5 louis ! "Si j'ai pu être ou dire ou faire quelque chose que
ce soit de bon pendant ma vie, c'est à ma mère
que je l'aurai dû. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a
élevé, qui m'a formé, non pas à
son image hélas! c'eut été trop beau;
et ce qui en a manqué n'est pas de sa faute, mais de
la mienne". Elle ne voulait pas en faire un musicien, redoutant les
incertitudes d'une carrière artistique. Mais elle
l'emmènera à 6 ans et demi entendre le
Freischutz, à I2 ans et demi, Otello de Rossini avec
la Malibran, enfin, à I3 ans ce sera la
révélation de Don Juan. "A peine étions-nous dans la salle que je me
sentis enveloppé d'une sorte de terreur
sacrée, comme à l'approche de quelque
mystère imposant et redoutable; j'éprouvais
tout ensemble, dans une émotion confuse et
jusqu'alors inconnue, le désir et la crainte de ce
qui allait se passer devant moi. Je renonce à
décrire ce que je ressentis dès les premiers
accents de ce sublime et terrible prologue. Tout ce que je
me rappelle c'est qu'un dieu me parlait, je tombais dans une
sorte de prostration douloureusement délicieuse, et
à demi suffoqué par l'émotion: "Ah
maman! m'écriai-je, ça c'est la Musique". Plus
tard il dira: "Mozart est à Palestrina et à
Bach ce que le Nouveau Testament est à l'Ancien dans
l'esprit d'une seule et même bible". Et enfin:
"Lorsque j'arriverai au Ciel, aussitôt après
avoir salué Dieu le père, je demanderai
à voir Mozart!" De mémoire, à l'âge de dix ans,
Gounod jouait la plupart des sonates de Mozart. Sa
mère, bien que musicienne, ne souhaitait pas voir son
fils devenir un artiste. Elle disait qu'elle
préférait le voir soldat que de courir la
bohême. Et pourtant, à 13 ans, Charles
écrivit à sa mère une lettre de quatre
pages dans laquelle, sous réserve du devoir
d'obéissance, il la suppliait de le laisser faire de
la musique: "A mes yeux un homme qui ne sent pas le charme de la
musique, perd sous le rapport du sentiment, du coeur; non
pas que pour cela il ne puisse pas être bon; non sans
doute; l'un n'entraîne pas l'autre; mais une homme qui
se laisse toucher par une belle mélodie qui lui parle
dans le fond de l'âme, ne gagne pas peu à mes
yeux. Car je ne sais rien de plus important ni de plus
touchant qu'une belle création musicale. Pour moi la
musique est une compagne si douce qu'on me retirerait un
bien grand bonheur si on m'empechait de la sentir! Oh qu'on
est heureux de comprendre ce langage divin! C'est un
trésor que je ne donnerais pas pour bien d'autres;
c'est une jouissance qui, je l'espère, remplira tous
les moments de ma vie". On connait la suite, la visite chez le proviseur du
collège, la mise à l'épreuve et le
verdict: "Ils diront ce qu'ils voudront, va mon enfant, fait
de la musique!". C'est en 1831, à l'âge de douze ans que
Gounod entendit Otello de Rossini. Il écrira dans ses
mémoires qu'il sortit de là
"complètement brouillé avec la prose de la vie
réelle et absolument installé dans ce
rêve de l'idéal qui était devenu mon
atmosphère et mon idée fixe". "Je ne sais comment m'est venu le goût de la
musique, je l'ai toujours eu. .. Ma mère qui avait
été ma nourrice m'avait certainement fait
avaler autant de musique que de lait. Jamais elle ne
m'allaitait sans chanter et je peux dire que j'ai pris mes
premières leçons sans m'en douter et sans
avoir à leur donner cette attention si pénible
au premier âge et si difficile à obtenir des
enfants".
Gounod n'avait pas que le goût de la musique. Ce
rêve d'idéal a bien failli lui faire choisir la
voie religieuse. Il s'en fallut de peu, et c'est
probablement à sa mère qu'on doit son
orientation définitive. Lorsqu'à vingt ans,
ayant obtenu le Grand Prix de Rome, il séjournait
à la Villa Médicis, sa mère lui
écrivait régulièrement. Inquiète
de voir l'éclosion d'élans mystiques chez un
fils qu'elle connaissait bien: "Tiens toi sur tes gardes et déclare toi
franchement artiste qui a des sentiments religieux, mais non
religieux de pratiques multiples qui veut se réserver
d'être artiste! Il serait pris sur toi dans ce cas, un
pouvoir absolu qui arrêterait ta carrière, et,
en te préparant à des regrets,
détruirait peut-être jusque dans ses fondements
des pensées dont je suis heureuse de voir ton coeur
rempli". Obéissant à sa vraie nature qui unissait
l'amour divin au culte de la beauté terrestre, de la
tendresse humaine, il sera toute sa vie un artiste
chrétien, et parlant de Mozart, il dira ne pouvoir
l'entendre sans se sentir "l'esprit à genoux". Son oeuvre d'inspiration religieuse sera
considérable et Saint-Saëns jugeai celle-ci
comme devant le mieux survivre à l'épreuve du
temps!. L'on ne dira jamais assez quelle place la foi, la
religion catholique, occupèrent dans la vie de
Charles Gounod. C'est lui qui dira: "Dieu parle en Do
majeur"! On a reproché à sa musique religieuse
d'avoir plus souvent les accents de l'amour profane que ceux
de l'adoration religieuse. C'est que pour lui, il chante
l'un et l'autre avec la même sincérité,
celle d'une simple créature humaine face aux
mystères de l'amour. Les beautés de la nature ne le laissaient pas
indifférent et il trouvera des formules vigoureuses
pour exprimer ses chocs affectifs. Lors d'un séjour
en Provence, il écrira: A Rome, la beauté sonore de la Chapelle Sixtine,
les modulations de la musique palestrinienne provoqueront
chez lui des impressions profondes: "Cette musique,
sévère, ascétique, horizontale et calme
comme la ligne de l'océan, monotone à force de
sérénité, anti-sensuelle et
néanmoins d'une intensité de contemplation qui
va parfois jusqu'à l'extase. On dirait que ce qu'on
entend est l'écho de ce qu'on regarde". Ingres aurait voulu le voir revenir à la Villa
Médicis avec un prix de Rome de peinture, il se
contentera, lâchant parfois ses crayons pour le
violon, d'accompagner Gounod dans des sonates de Haydn et de
Mozart!.
Parler de Gounod sans risquer de redire ce que chacun
sait déjà, c'est peut être, tenter
d'évoquer quelques aspects plus intimes de sa
personne, de sa vie. C'est parler de ses qualités de
coeur, de sincérité, de son sens de
l'amitié, de son goût pour l'effort, de son
amour du vrai et du beau, de sa souffrance face à la
malhonnêteté intellectuelle.
On s 'est parfois moqué de ses qualités de
coeur. Certes il était un grand enthousiaste, et
parfois avec excès, mais comment ne pas le lui
pardonner alors qu'il proclamait: On a dit de Gounod qu'il ne faisait partie d'aucune
École, si ce n'est de celle dont parle Bossuets
l'école intérieure qui se tient au fond du
coeur. Il n'était pas de ceux qui
intériorisent leurs sentiments et il dira de l'art
qu'il est un téléphone qui va du coeur au
coeur, et aussi: Ses élans de coeur engendraient parfois des actes
si spontanés qu'on en riait!. Un ami écrira
à sa femme: Quel souvenir a-t-il laissé de sa personne juste
après sa mort? Quelqu'un écrira: "De toute sa
personne, de ses paroles, de ses regards, de ses gestes, se
dégagent une pénétrante
affabilité, comme une tendresse qui cherche à
s'employer" Paul Dukas, enfin, dira:
La sincérité le portait à refuser
l'indulgence pour lui-même. Parlant de"La Nonne
sanglante" qui fut un échec, il dira: "De toutes mes
partitions, c'est la moins bonne. Elle manque de
sincérité, c'est pour cela qu'elle ne pouvait
toucher le "naïf". Au sujet de ses quatuors, Saint-Saëns raconte: "J'ai
écrit des quatuors, me dit Gounod, ils sont
là, et il m'indiquait un casier placé à
portée de sa main. Je voudrais bien savoir comment
ils sont faits, lui dis-je. Et Gounod me répondit: Je
vais te le dire. Ils sont mauvais et je ne te les montrerai
pas!.
Son sens de l'amitié lui fera accepter de venir en
aide à un jeune poète débutant, sans
blesser sa fierté. C'est ainsi qu'il demanda à
Delpit une pièce de vers, qu'il la mit en musique et
la lui donna. Elle valait 500 fr. Ce fut la mélodie
"Je ne puis espérer" écrite en I870.
Son amitié pour Edouard Lalo, tombé malade,
lui fera terminer le ballet de Namouna qu'il fallait livrer
à temps.
Enfin, en avril I893, peu de temps avant sa mort, il
répondra à un journaliste venu lui demander ce
qu'il pensait du projet de Verdi d'écrire un
"Roméo et Juliette": "Je ne sais vraiment que
répondre aux questions que vous désirez me
faire, relativement à la composition d'un
Roméo et Juliette par Verdi, sinon que je souhaite de
tout mon coeur au maître actuel de l'Ecole italienne
un chef d'oeuvre de plus".
Il convient aussi de souligner qu'il fit preuve d'une
grande sincérité dans ses rapports avec
Richard Wagner. Il est faux de prétendre que Gounod
n'aimait pas Wagner. Il n'aimait pas l'homme, surtout pour
ses déclarations en I870, mais il admirait son
oeuvre: "J'ai connu Wagner lorsqu'il vint en France, en I860. Sa
première visite fut pour moi. Je viens de terminer
mon Tannhoeuser, me dit-il, croyez-vous que je puisse le
porter à l'Opéra? Non, ne faites pas cela,
Monsieur Wagner. Je connais trop les dispositions du public
français pour ce qui touche la musique. Voici ce que
je vous conseille: faites interpréter Vos oeuvres
dans des concerts. Je parlais avec la
sincérité de mon âme. Wagner suivit mon
conseil et ses fragments eurent un succès
mérité. L'Empereur, sur les conseils de la
princesse de Metternich, se décida à donner
l'ordre de représenter quand même Tannhoeuser
à l'Opéra. Ce furent trois soirées
épiques J'ai assisté aux trois
représentations, et le spectacle qui me fut
donné m'attrista plus que je ne puis le dire. Que la
musique déplaise, c'est bien Mais qu'on fasse tomber
une oeuvre, de parti-pris, en l'empechant d'être
jouée, c'est odieux et mesquin". Devant une véritable grêle de sifflets, il
dira encore: Que penser, en revanche de l'opinion de Wagner sur le
Faust de Gounod: Camille Saint-Saëns avait bien compris lorsqu'il
écrit:
Gounod et le goût de
l'effort. Enfin, son goût de l'effort, la
nécessité de l'effort,lui est vite apparue
comme étant indissociable de l'inspiration. Il dira:
"Je ne fais rien sans m'y appliquer". Dans son enfance, au
collège, ayant rendu un pensum mal fait sous
prétexte que cela l'ennuyait, son maître lui
dit: "Si vous le faisiez bien, cela ne vous ennuierait pas".
Ce jour-là, ajoute Gounod, il a tué en moi la
négligence. Revenons quelques instants sur ces notions d'effort et
d'inspiration, et laissons parler Gounod: "On confond souvent l'originalité avec
l'étrangeté ou la bizarrerie, ce sont pourtant
choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un
état anormal maladif; c'est une forme mitigée
de l'aliénation mentale et qui reste dans la classe
des cas pathologiques. C'est, comme l'exprime fort bien son
synonyme l'excentricité, une déviation par la
tangente. L'originalité, tout au contraire, est le
rayon distinct qui rattache l'individu au centre commun des
esprits. De même, l'inspiration est l'apogée de
l'état normal, le sommet de la raison, la
satisfaction qui résulte de l'équilibre
parfait, la béatitude de l'intelligence. Oui,
l'inspiration est sans doute la béatitude de
l'intelligence. Mais qu'on ne l'imagine pas semblable
à une servante docile qui accourt au premier signe de
son maître. Quand je compose, il y a des phrases que
je sue note à note; ce sont quelquefois les
meilleures. Ainsi: "Ne permettez-vous pas..." de Faust, et
cette phrase: "Non Monsieur..." qui renferme Marguerite
toute entière. Le duo de l'alouette (Roméo)
m'a coûté des douleurs d'enfantement
inouïes. Je l'ai entendu comme à travers un mur
plusieurs jours; puis à travers une cloison de plus
en plus mince; enfin il est sorti,aux ruines de
Fréjus, et tout ce qui suit est arrivé
couramment, je l'ai écrit d'abondance et, comme sous
la dictée, sur mon cahier; il y a ainsi des choses
qui m'arrivent directement et sans aucune peine". Parlant de l'andante de son concerto, Ravel dira: "La
phrase qui coule! Je l'ai faite, mesure par mesure, m'aidant
de l'andante du quintette pour clarinette de Mozart, et j'ai
failli en crever..." Gounod n'était pas d'accord qu'on
encourageât l'art. "Il faudrait au contraire le
décourager. Il n'y aurait alors que les vrais
artistes qui vaincraient". Pour en terminer avec cette brève évocation
de la personnalité de Gounod, une phrase de lui
résume assez bien son éthique: "Il y a trois grands sacerdoces, celui du Bien, celui du
Vrai, et celui du Beau. Les saints, les savants, les
artistes sont comme les trois formes distinctes de cette
unité substantielle qui est l'Idéal".
Quand on prononce le nom de Gounod, on pense tout de
suite à Faust, au point que l'on raconte qu'un
touriste français à qui on montrait en
Allemagne la statue de Goethe, auteur de Faust, aurait dit:
"Tiens! chez nous on prononce Gounod". Mais il faut aussi
dire qu'à son nom on associe également la
naissance de la mélodie en France. Ce fait, majeur,
est d'une grande importance et mérite qu'on s'y
arrête. Depuis l'âge de dix-sept ans Gounod composait
chaque année cinq ou six mélodies et des
motets à une voix. C'était pour lui une forme
habituelle de pensée. La mélodie, le chant,
qu'il mettait au premier plan dans la création
musicale jaillissaient chez lui tout naturellement avec une
fécondité surprenante. En Janvier I840,
à Rome, la séparation d'avec sa mère
provoque chez lui une grande tristesse, et sur des
poèmes de Lamartine il compose "Le Soir" et "Le
Vallon" faisant pressentir déjà Fauré
et Duparc. Sait-on que Gounod chantait lui-même. Je ne sais
plus quel contemporain disait: "Quand on a entendu chanter
Gounod, on se souvient toujours de l'émotion qu'on a
ressentie, le compositeur a une voix admirable, d'un timbre
charmant et chante avec un art exquis sa musique... et
parfois celle des autres". Saint-Saëns de son côté note: "Ceux qui
ont eu le divin plaisir da l'entendre lui-même ont
tous été du même avis: sa musique
perdait la moitié de son charme quand elle passait en
d'autres mains. Pourquoi? Parce que ces mille nuances de
sentiment qu'il savait mettre dans une exécution
d'aparence très simple faisaient partie de
l'idée, et que l'idée sans elles
n'apparaissait plus que lointaine et comme à demi
effacée". Pour Gounod, avait noté son élève
Henri Busser, le secret infaillible de la musique ne vient
que de la mélodie: "Tâchez d'écrire huit
mesures que l'on puis jouer sans accompagnement!". Il eut
inné en lui le don de la mélodie. C'est le
trait essentiel de sa grande figure musicale. La
mélodie jaillit de l'imagination. Pour un musicien,
ce don correspond exactement à celui de la
poésie chez un artiste du vers. Et pourtant lui en
fallut-il vaincre des résistances!. C'est en I853,
pour une première mélodie: "Mon habit", sur
une poésie de Béranger, qu'il toucha cent
francs. L'éditeur lui dit: "C'est charmant, mais pas
commode à bien chanter; c'est un morceau surtout fait
pour les délicats... ce n'est guère de
vente!". De son côté, le tristement
célèbre critique Scudo écrivait: "La
musique de Mr. Gounod est trop savante et compliquée.
Musique de symphoniste ou l'habileté éclate
à chaque instant, ou l'inspiration fait
défaut. Mr. Gounod n'a pas le don mélodique.
Sa musique n'émeut pas parce qu'elle ne chante
pas". Mais Reynaldo Hahn saura rendre justice à Gounod:
"Le "lied" à proprement parler n'existait pas, c'est
à savoir une mélodie construite sur un
poème dont elle épouse le sens, tout en lui
restituant le rythme prosodique. Ce qui sévissait
alors c'était une espèce de romance pauvre.
Enfin Charles Gounod vint. Il fut en quelque sorte le
Schubert, le Schumann français. Il sut dans ses
mélodies allier la grâce au sentiment, sans se
départir de ce style sans quoi il n'est pas d'oeuvre
d'art. Pour bien interpréter ses mélodies, il
n'est que de chanter simplement, en articulant bien en
indiquant les nuances sans exagérer". De son côté Maurice Ravel n'hésite
pas à dire: "Gounod a retrouvé le secret d'une
sensualité harmonique perdue depuis les clavecinistes
français des I7ème et I8ème
siècles. En fait, le renouveau musical qui s'est
produit chez nous, environ vers I880, n'a pas de plus
véritable précurseur que Gounod". Enfin, c'est Dutilleux qui fera cet aveu: "Gounod n'est
pas tout entier dans son Faust; certaines mélodies ou
mors et vita, ont pour moi plus de prix encore". L'importance que Gounod donne à la mélodie,
même dans ses ouvrages lyriques, lui fait directement
exprimer ses idées sur l'art lyrique: "Dans Tristan
et Yseult, la Tétralogie, Parsifal, tout repose sur
l'orchestre qui expose les thèmes, les
développe, les pétrit en quelque sorte selon
les différentes situations du drame musical. Les voix
des chanteurs se juxtaposent sur cette trame orchestrale
à la fois généreuse et limpide. Pour
moi je mets au premier plan le chant, la mélodie,
donc la partie vocale. L'orchestre la soutient,
l'étoffe, la colore, sans jamais la dominer. Si j'ai
parfois, dans Faust, Roméo, et Mireille, usé
du rappel de phrases mélodiques, jamais je ne les ai
introduites dans le commentaire orchestral que je mets au
second plan". Pour Gounod, la création mélodique
n'exigeait pas le support du vers, de la poésie.
Voici ce qu'il en disait: "Le vers est une espèce de
dada qui emporte les musiciens dans une négligence
déplorable. Une belle prose vaut mieux que des vers
médiocres et ce n'est certes pas dans la
poésie fabriquée à l'usage des
musiciens que l'on ira chercher la supériorité
du vers sur la prose. Les avantages que la composition
musicale peut retirer de l'emploi de la prose sont immenses
et illimités." Debussy, en écrivant la partition de
Pélléas sur le texte en prose si
poétique de Maeterlinck a prouvé que le texte
chanté pouvait se passer de vers. L'oeuvre même de Gounod offre des exemples de prose
mise en musique: l'Ave Marie de 1'Enfant, composé
dans les dernières années de sa vie, et
surtout le "Georges Dandin" sur le prose de Molière.
Sur cet exemple, Paul Dukas écrira: "On voit que
l'idée d'écrire de la musique sur de la prose,
qu'on essaie aujourd'hui de nous faire accepter comme une
grande hardiesse, a déjà reçu une
illustre application".
On ne peut quitter le domaine de la mélodie sans
dire quelques mots d'une des plus célèbres
mélodies de Charles Gounod, l' "Ave Maria". Venons-en donc à "l'histoire" de l'Ave Maria, dont
l'origine, on pourrait dire les avatars, sont peu connus
. Gounod, fiancé à Mlle Anna Zimmermann,
fille de l'inspecteur général des
études au Conservatoire impérial de Paris,
allait souvent dîner chez des amis avec sa
fiancée et ses parents. Régulièrement
il attendait dans le salon familial en improvisant au piano.
Un jour son futur beau-père, pianiste
réputé, qui fut professeur de Bizet entendit
Charles Gounod improviser sur le premier prélude de
J-S Bach en ut majeur, une mélodie qu'il jugea
ravissante. Gounod l'ayant répété une
seconde fois, Zimmermann s'empressa de la noter, puis
quelques jours plus tard, i] la fit entendre à
Gounod, jouée par un violon, une quinte au dessus, et
soutenue par un petit choeur. C'est ainsi que naquit la
"Méditation sur un prélude de Bach" qui par la
suite, on verra comment, devint le fameux Ave Maria, que
Gounod n'écrivit donc pas, et qui a tant fait pour sa
popularité! Ajoutons que Zimmermann, qui avait conclu
l'affaire avec un éditeur, remit à Gounod une
somme de deux cents francs pour achat de l'oeuvre... J'ai eu l'occasion d'entendre cette Méditation
dans sa forme originale jouée sur un piano-forte de
I868 par le pianiste Roger Aubert. Ce retour à la
source donnait toute sa vraie valeur à cette pure
improvisation mélodique. Mais l'histoire n'est pas finie! Nous sommes en I852,
Gounod, séduit par la tendre mélancolie de
quelques vers de Lamartine, et porté peut-être
à en attribuer le sens à une certaine...
Rosalie pour laquelle il ressentait une vive et
discrète admiration, eut l'idée d'adapter
à la fameuse mélodie les vers suivants de
Lamartine: "Le livre de la vie est le livre suprême Qu'on ne
peut ni fermer ni ouvrir à son choix. Le passage
adoré ne s'y lit qu'une fois, Le livre de la vie est
le livre suprême; On voudrait le fixer à la
page où l'on aime Mais le feuillet fatal se tourne de
lui-même Et la page où l'on meurt est
déjà sous les doigts." Les prémices de cette adaptation où la
musique exprimait si merveilleusement les paroles, furent
apportées à Rosalie à laquelle elles
étaient dédiées. Cependant la belle-mère de Rosalie,
Aurélie, dont la piété s'effarouchait
de la tendresse croissante de Gounod, pouvait craindre qu'un
sentiment si contagieux n'atteignit sa fille dont Gounod ne
se lassait pas d'entendre la voix divine. Fort embarrassée et n'osant faire allusion
à ses craintes ni auprès de Gounod, ni
auprès de sa belle-fille, Aurélie eut
l'idée ingénieuse de se servir de la
religiosité accentuée de Gounod pour lui faire
substituer à ces paroles profanes un texte moins
compromettant. Elle porta son choix sur l'Ave Maria et
essaya d'écrire au dessous des vers du poète,
les paroles latines. J'ai vu ce document, cela ne se fit pas
sans peine. A part les premiers mots qu'elle ne parvint pas
à faire entrer dans le thème musical, le reste
était assez satisfaisant. Elle montra donc son
adaptation à Gounod qui s'en enthousiasma d'autant
mieux que sa finesse d'esprit ne lui permit pas de se
méprendre sur les intentions secrètes qui
avaient poussé Aurélie à cette
substitution. Il retoucha la version nouvelle et c'est de la
sorte que les strophes exquises de Lamartine si
harmonieusement adaptées au Prélude de Bach
firent place à la prière de l'Ave Maria, fort
étonnée sans doute de se trouver
accouplée à cette mélodie sentimentale
! Et, oh ingratitude!, Gounod dédia cette
mélodie, dans sa forme définitive. ni à
Rosalie, ni à Aurélie, mais à Mme.
Miolan-Carvalho, la grande cantatrice!. Peu importe en somme l'anecdote, car, tout compte fait,
c'est bien à lui qu'on doit la mélodie, et
cette histoire illustre bien que Gounod savait exprimer
d'une même plume l'amour profane et l'amour
sacré. Saint-Saëns dira: "Le fameux prélude de Bach,
ces quelques mesures auxquelles je ne crois pas que
l'auteur, quand il les écrivit, prêta beaucoup
d'importance, firent plus pour sa gloire que tout ce qu'il
avait écrit jusqu'alors." Saint-Saëns avait
probablement raison, la genèse de l'oeuvre le
confirme, mais il n'en demeure pas moins, comme on le dirait
aujourd'hui, que l'Ave Maria fit un tabac.Il était de
mode pour les femmes, de s'évanouir pendant le second
crescendo! L'Ave Maria fit le tour du monde éclipsant
définitivement la pure, simple et belle
méditation du début. Trituré,
adapté, transposé, c'est une version
orchestrale qui, le 10 Avril I853, fut donnée par
Pasdeloup. Saint-Saëns écrit: "Il s'agissait
d'un prélude de Bach, arrangé par Gounod, avec
violon, puis avec choeurs, puis avec harmonium; on multiplia
les violonistes changeant l'extase en hystérie, puis
la phrase instrumentale devint vocale et il en sortit un Ave
Maria plus convulsionnaire encore, puis on alla de plus en
plus fort, multipliant les exécutants, adjoignant un
orchestre avec Grosse caisse et cymbales. La divine
grenouille s'enfla mais ne creva point et le public
délira devant ce monstre". Cependant, ajoute
Saint-Saëns il eut l'avantage de rompre à jamais
la glace entre l'auteur et le gros public, jusque-là
défiant.
Pour finir, disons qu'il ne serait pas juste d'accuser
Gounod d'avoir en quelque sorte "détourné" le
prélude de J-S Bach. Gounod avait le plus grand
respect pour Bach, notre Saint Père le Bach,
disait-il. Il eut une formule saisissante pour en
parler: "Si les plus grands maîtres Beethoven, Haydn,
Mozart étaient anéantis par un cataclysme
imprévu, comme pourraient l'être les peintres
par un incendie il serait facile de reconstituer toute la
musique avec Bach. Dans le ciel de l'art, Bach est une
nébuleuse qui ne s'est pas encore
condensée!".
Un livret d'opéra est le plus souvent l'histoire
d'une rencontre entre deux êtres, rencontre pleine de
promesses qui se termine en général
tristement: Marguerite et Faust, Juliette et Roméo,
Mireille et Vincent. Entre la première rencontre et
la fin tragique il y a place pour des duos d'amour tour
à tour pudiques, osés,
désespérés. A l'époque de Gounod
il fallait avoir une ferme audace, écrit Alfred
Bruneau, pour oser alors parler sincèrement d'amour
aux "gens d'esprit qui formaient en ce temps la
majorité du public et même des artistes. Gounod
eut cette audace et ne rencontra à son entrée
dans la carrière que dédain et
incompréhension. Les accents qu'il a prêté à Faust,
à Marguerite, à Juliette, à
Roméo, restent définitifs pour tous ceux qui
cherchent avant tout dans la musique plus l'écho de
leurs propres sentiments que l'expression exacte de la
nature d'un personnage déterminé,
écrira Paul Dukas. De l'amour, Gounod a laissé en ses trois chefs
d'oeuvre: Faust, Roméo et Juliette et Mireille, des
analyses merveilleuses de psychologie musicale. Il n'a connu
que l'amour mais il en a tout connu: les nuances, les
demi-teintes, les lueurs et les ombres, il en a surpris les
frissons, les abandons et les pudeurs, le trouble sensuel
autant que les hardiesses. Il a entendu et il nous redit,
sous l'obscure clarté des étoiles, la musique
inouïe jusqu'alors des soupirs et des baisers. Et c'est
Jules Massenet qui dira:
Dans la vie il y a heureusement des rencontres qui se
terminent bien, et Madame Zimmermann, si l'on en croit
certains témoignages, savait s'y prendre pour qu'il
en soit ainsi. Comment faire quand on a quatre filles à marier,
intelligentes et de bonne éducation, pas
forcément jolies, et de plus... sans dot ? Voici comment on agit, disait Madame Zimmermann qui ne
manquait ni d'esprit ni d'à propos, et qui de
surcroît était fort belle: Gounod épousa la troisième. Y eut-il
lâcheté ? On raconte qu'elle lui fut
poussée dans les bras, alors qu'il venait rendre
visite et annoncer que tout compte fait il ne se sentait ni
prêt ni digne d'épouser aucune des quatre ! "Je vous la donne" dit-elle en ouvrant la porte sans lui
laisser le temps de parler. Et ainsi fut fait! Cette
scène, Gounod ne l'a jamais inscrite dans aucun de
ses ouvrages! Nous n'avons pas eu "Le marié
malgré lui!". Ainsi donc, Gounod se maria en I852, à
trente-quatre ans, eut deux enfants, connut la
célébrité de son vivant,
accompagnée d'une certaine aisance au point de
s'installer à la fois à Paris dans un
hôtel particulier dont l'architecte était son
beau-frère, il y avait sa salle d'orgue, et à
Saint-Cloud près de Paris.
Il est alors une question que l'on se pose parfois:
comment naît une oeuvre et dans quelles conditions
est-elle composée? J'ai été
frappé de constater que la plupart des grandes
oeuvres de Gounod ont été composées en
dehors de son cadre habituel de vie. Pour travailler, il
avait besoin de calme et de paix qui, disait il est la vie
au lieu du vacarme qui est la mort. Pour pouvoir travailler, créer, il lui fallait
sortir de Paris et trouver le calme loin des contraintes de
la ville. "Ce n'est plus notre maison qui est dans la rue,c'est la
rue qui traverse notre maison. Cette précieuse et
délicate pudeur de conscience qui ne s'entretient que
par le recueillement, se décolore et se fane chaque
jour davantage au contact de cette perpétuelle cohue,
d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité
superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite
convulsivement sur les ruines d'un équilibre à
jamais rompu. Adieu les heures de calme, de lumineuse
sérénité qui seules permettent de voir
et d'entendre au fond de soi-même; peu à peu
délaissé pour l'agitation du dehors, le
sanctuaire auguste de l'émotion et de la
pensée n'est bientôt plus qu'un cachot sombre
et sourd dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir
vivre en silence". "C'est tout un paradis que la paix. Ah!, le bonheur de la
paix et la paix du bonheur!. Je peux tout dès qu'il
n'y a autour de moi ni bruits ni mouvement c'est à
dire ni agitation du corps ou de l'esprit. Dans le parlage,
le tourbillonnage de Paris, quoiqu'on fasse, le
détail vous râpe et vous pulvérise
tandis qu'au milieu du silence, il me semble que j'entends
parler au dedans quelquechose de très grand, de
très clair, de très simple et de très
enfant à la fois". Stendhal dira: "la musique est un art de repos et de
recueillement". C'est à Saint Remy de Provence que Gounod
composera Mireille. Il fallait rencontrer Mistral chez lui,
sentir et comprendre la Provence: "Je voudrais demander aux airs de votre pays le conseil
de leurs coloris." C'est à Saint-Raphaël qu'il composera
Roméo et Juliette. Il écrit à sa
femme: Dans une autre lettre il écrit encore: Dans un de ses écrits, on peut lire ceci: -Quand peut-on vous voir sans vous déranger? C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis sur
sa porte cette inscription significative:"Ceux qui viennent
me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font
plaisir"! En d'autres termes, je n'y suis jamais. Stravinsky dira plus tard: "Les intelligences se
rencontrent dans les salons, les âmes dans la
nature". Voilà qui explique comment Mireille fut
écrit dans une petite chambre d'un hôtel que
nous dirions aujourd'hui "deux étoiles"!. Quant au
dernier acte de Roméo, il fut réécrit
entièrement, poème et musique dans une chambre
d'hôtel à Versailles! A notre époque où le silence plus que le
bruit paraît être une gêne pour certains,
il est bon de rappeler que Gounod, mainte fois, se montra
l'inventeur inspiré du silence musical dont
l'émotion persuasive parle plus a l'âme que
tant d'inutiles déchaînements d'orchestre.
Gounod pratiqua couramment cette pudeur du langage
singulièrement particulière à Debussy
qui sut à son tour conduire la fin d'un tableau ou
d'un acte jusqu'à l'évanouissement de la
matière sonore. Gounod était contre les effets
faciles. "Le forte demandé est odieux. Un forte pour
qu'on baisse une toile! Pourquoi ne pas faire entrer une
bonne fois l'artillerie sur la scène à chaque
baisser de rideau"?. Faire simple, pur, voire silencieux
n'est pas chose facile. Gounod disait qu'avant
d'écrire pour l'orchestre il importait de bien
écrire pour le quatuor, c'est à dire avec la
seule ressource des instruments à cordes.
"Simplifier, laisser voir davantage l'idée!".
On dit de tel ou tel artiste "Il n'y a pas de grand homme; il y a des hommes dans
lesquels ont été déposés,
répandu à plus ou moins grande profusion, des
dons divins. Rien de ce qui est grand dans l'homme ne vient
de lui ni ne lui appartient en propre; c'est pourquoi la
vanité peut se rencontrer dans le talent alors qu'on
ne rencontre jamais dans le génie. Le génie
est une candeur, le génie est une croyance, il a
toujours l'âge d'un enfant parce qu'il en a l'abandon.
Vous ne trouverez jamais de véritable grandeur chez
les hommes d'où l'enfant a complètement
disparu... C'est ce qu'enseigne l'Evangile quand il dit: Le
royaume des cieux appartient aux petits enfants et à
ceux qui leur ressemblent". "Je ne suis pas un génie, je suis un innocent; mes
oeuvres me sont venues comme à un enfant, je n'ai
jamais su comment". Gounod dira aussi: Baudelaire dira plus tard:
Le moment est venu de conclure et de tenter de
répondre à cette question: Pourquoi Gounod
plaît-il encore et toujours? J'ai essayé de
dégager quelques traits de sa personnalité
à travers des souvenirs et des documents peu connus
du grand public. Je pense qu'ils permettent
d'apprécier la profonde humanité, la
simplicité et la sincérité de l'homme;
sa vraie nature ne pouvait que transparaître à
travers ses créations musicales.
Pourquoi Gounod plaît toujours
? Pour défendre l'oeuvre de Gounod parmi certains
esthètes effervescents et les mondains
dénigreurs, il fallait, note Georges Lecomte, un
certain courage ou une profonde, une sereine connaissance de
la musique. Plus sincère et plus simple, la foule n'a
cessé de l'admirer et de l'aimer. Chez Gounod, c'est
tout à la fois l'âme, la science et le charme
qu'il faut comprendre. Lui-même tenta d'analyser le
succès de Faust: "Le succès de cet ouvrage ne
fut pas éclatant,-Il faut se souvenir que sa musique
était par certains jugée inintelligible!, il
est pourtant jusqu'ici ma plus grande réussite au
théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon
meilleur ouvrage? je l'ignore absolument. En tout cas j'y
vois une confirmation de ce que je pense, à savoir
qu'il est plutôt la résultante
d'éléments heureux et de conditions favorables
qu'une preuve et une mesure de la valeur intrinsèque
de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se
conquiert d'abord la faveur du public; c'est par le fond
qu'elle se maintient et s'affermit". Faust, c'est connu, fut accueilli avec hostilité
par la critique, sauf par Berlioz. "Gounod a peu de
mélodie, il est incompréhensible!. Songez
donc, un acte qui dure plus d'une heure et qui se passe tout
entier en amour, au clair de lune. Toute la salle dormira
avant la fin!". Et pourtant Faust fut apprécié
immédiatement en Belgique, en Allemagne, en Italie ou
l'ouvrage fut donné à Rome sur l'intervention
de Verdi dont la Traviata, Rigoletto et Hernani purent
être joués à Paris sur intervention de
Gounod auprès de Victor Hugo et de Dumas!. Il fut
joué à New-York dès I862, en Angleterre
en I863 où un retard de trois jours dans le
dépôt de l'oeuvre fit tomber celle-ci dans le
domaine public dès sa création! L'oeuvre fut
chantée en italien à Pétersbourg, et
à Barcelone en I864. Plus tard, en I886, à
l'occasion du mariage de sa fille, Liszt dira à
Gounod "Je n'ai pas eu le temps d'acheter des fleurs pour
Jeanne, mais voici un autre bouquet..."; et de s'asseoir au
piano et de jouer sa Fantaisie sur Faust!.
Enfin Gounod sut admirablement analyser le rôle de
la critique et la relation qui s'établit entre un
auteur et le public à travers son oeuvre. Cette
analyse montre à quel point Gounod respectait le
public et savait comment aller au devant de ses attentes:
"Un critique va s'installer dans un bon fauteuil
d'orchestre. Le lendemain ce critique va déclarer
à soixante mille abonnés du journal dont il
est le chargé d'affaires artistiques que cet
opéra dont il ne connaissait pas une note, et qu'il a
entendu hier pour la première fois est un chef
d'oeuvre où une ordure. Nous, artistes, nous
n'oserions pas porter un jugement public, imprimé,
irrévocable, sur une oeuvre dont nous n'aurions
reçu qu'une impression fugitive. Tout sincère
que l'on soit dans son jugement, on peut rester captif de
son propre point de vue, ne pas prendre la peine de se
placer au point de vue nouveau d'où il faudrait
contempler le sujet... L'immense majorité des hommes
s'obstine à regarder par d'autres yeux et à
entendre par d'autres oreilles que les leurs". Et Gounod s'interroge sur la mission de la critique, sur
sa compétence face à l'oeuvre inconnue, oeuvre
qui la "déconcerte" dès que son apport "vient
d'une manière nouvelle exposer des choses qui ne le
sont pas". "J'ai besoin de l'entendre de nouveau, pour pouvoir en
parler librement", écrira Berlioz à propos de
Faust. Gounod ajoute: "Le public du théâtre n'a pas
à connaître de la valeur d'une oeuvre au point
de vue du goût; il n'en mesure que la puissance
passionnelle et le degré d'émotion, expression
de ce qui se passe dans l'âme humaine personnelle ou
collective. Il résulte de là que public et
auteur sont réciproquement appelé à
faire l'éducation artistique l'un de l'autre, le
public en étant pour l'auteur la sanction du Vrai,
l'auteur en initiant le public aux éléments et
aux conditions du Beau. Hors de cette distinction il me
paraît impossible d'expliquer cet étrange
phénomène de l'incessante mobilité du
public qui se déprend le lendemain de ce qui le
passionnait la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il
adorera demain". Gounod était un homme éminemment affable et
séduisant. Tous ceux qui ont eu l'occasion de
l'approcher savent à quel point il était
accueillant et plein d'indulgence paternelle. "Il laisse le
souvenir non seulement d'un artiste plein de foi et
d'enthousiasme en son art, mais encore celui d'un coeur
droit et foncièrement bon. Et peut-être est-ce
cela la plus belle part de sa gloire, et la plus pure"!
Voilà comment s'exprimait Paul Dukas à la mort
de Gounod. Mais aujourd'hui, Gounod est encore bien vivant, il a
chanté: Si le Docteur Faust signa un pacte avec le Diable, Gounod
en signa un avec l'Amour. Et lui, reçut en
échange, l'éternelle jeunesse. Gounod inventeur du retard de la quinte dans l'accord de
septième dominante c'est possible mais ce ne fut
sûrement pas l'essentiel! Vauvenargues a dit: Cette observation s'applique à l'éloquence
de Gounod aussi bien qu'à l'insensibilité de
ceux qui ne savent pas l'entendre. Quand on demandait à Gounod quelles étaient
ses préférences dans la vie: Sait-on que sa dernière mélodie,
composée en I893 peu de temps avant sa mort, porte le
titre:
Jean-Pierre Gounod Crassy le I7 mars I984
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